Franck Provost, 40 ans de Passion au peigne fin Journaliste Annabelle BAUDIN

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Annabelle Baudin
Annabelle Baudin

Pupille de la nation, Franck Provost aurait pu embrasser une carrière au service de la France. C’est pourtant, la voie de l’apprentissage qui lui permettra de faire rayonner son pays.

 

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Franck Provost nous accueille rue du Faubourg Saint Honoré dans son vaste bureau sobre et épurée, révélant un goût prononcé pour l’art contemporain. La pièce très lumineuse est d’une élégance minimaliste. « L’élégance », voilà ce qui à première vue semble le caractériser. Il se lève et nous invite à nous asseoir avec une courtoisie presque solennelle.

C’est dans cet environnement dépourvu de fioriture qu’il prend le temps de se livrer avec une certaine parcimonie, rehaussée de temps à autres par quelques notes de pudeur. Si Franck Provost n’est pas un homme extravagant, il n’a pas son pareil pour convaincre et séduire. Souriant, il se raconte d’une voix douce, mettant en lumière les souvenirs les plus prégnants qui ont jalonné son chemin. Cette année 2015 revêt un caractère singulier pour lui puisqu’il s’apprête à célébrer les quarante années d’un métier dont la passion reste flamboyante. C’est le regard tourné vers l’ailleurs, presque lointain, qu’il avoue ne pas avoir vu le temps passer. Profondément épicurien, il conjugue sa vie au présent, et gare à celui qui lui demande son âge ! « C’est peut-être la seule question qui me déstabilise, d’ailleurs je n’aurais pas dû vous dire cela.» Si l’apprenti qu’il était a réussi à fédérer autour de son nom, devenu au fil du temps une marque mondialement reconnue, c’est parce qu’il a avant tout su faire de son travail une histoire collective, une aventure humaine.
De fait, rencontrer Monsieur Provost c’est d’abord découvrir un clan, faire connaissance avec une famille unie et soudée jusqu’au labrador de Fabien, son fils, qui s’invitera subrepticement durant l’interview.
03Souverain dans l’art de transmettre, il a formé dès le départ ses collaborateurs, et a ensuite œuvré pour les garder auprès de lui en les impliquant fortement dans son aventure. « J’ai toujours tout fait pour garder mes équipes et les associer à notre succès. Je ne voulais pas qu’ils aient envie d’aller voir ailleurs. » Cette intelligence de l’humain mâtinée d’un instinct redoutable, il l’a sans aucun doute héritée de son père. « C’était un homme visionnaire et à l’écoute. D’ailleurs, je ne supporte pas les personnes qui ne savent pas écouter les autres. » Passant ainsi les premiers souvenirs de son enfance au peigne fin, il évoque à demi-mot la mémoire de ce père qui l’a toujours guidé dans ses choix. « Il était militaire et invalide de guerre. De ce fait, j’étais pupille de la nation. » Le jeune adolescent avait donc la possibilité d’intégrer l’Institut historique du Prytanée afin d’embrasser une carrière dans l’armée. « Je n’étais pas emballé par l’idée. J’étais un adolescent assez ingénu et l’école militaire exige un niveau scolaire élevé. Ce n’était pas vraiment fait pour moi. » Je lui précise alors que sa fille Olivia, aujourd’hui Directrice de la Communication du groupe Provalliance, argue dans son ouvrage « Sans Rendez-Vous » qu’il était un adolescent « plutôt vif, (…) préférant bricoler une Mobylette pour rejoindre plus vite sa petite amie du moment. » Il semble presque gêné. Il marque une pause. « J’étais surtout insouciant ».
« Un gosse sans passion particulière » mais au caractère bien trempé, qui grandit au Lude, un petit village dans la Sarthe, voilà qui esquisse le portrait de celui qui deviendra le leader européen de la coiffure et le numéro deux mondial. Franck Provost nous dévoile alors que c’est une circonstance absolument anecdotique qui va ciseler son parcours.
Un jour ordinaire où sa mère se rend chez le coiffeur de son village, celui-ci lui fait savoir qu’il cherche un apprenti. Le lendemain de cette visite, Franck Provost obtient le poste. « J’avais 14 ans. Je me souviens surtout des odeurs de l’ammoniaque se mêlant aux effluves des bombes de laques utilisées à outrance à cette époque. C’était fastidieux. Je rentrais très tard le soir car il fallait faire le ménage et nettoyer le sol après le départ des dernières clientes. » Ces tâches revêtent un caractère sans intérêt aucun pour l’adolescent qu’il est. Il passe cependant trois ans dans ce salon du Lude et obtient son CAP « Je n’étais pas passionné mais j’avais la volonté d’aller jusqu’au bout. »
A 17 ans, CAP en poche, il peut enfin s’émanciper. « J’ai commencé à travailler comme débutant-coiffeur dans un salon à La Flèche mais je végétais un peu, j’étais assez nonchalant. C’est mon père, qui a toujours eu un temps d’avance sur l’époque, qui m’a poussé à m’installer à Paris. Il avait de l’ambition pour ses enfants, et j’ai suivi ses conseils. »
02En arrivant à Paris, « petit provincial débutant », il travaille dans plusieurs salons. Le premier se trouve place de Clichy. La clientèle y est majoritairement constituée de filles du quartier travaillant dans des clubs le soir. Cette anecdote le fait encore sourire. « Mes clientes étaient des filles plutôt sympas avec moi, mais elle ne repartaient pas super bien coiffées. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience que je ne savais pas travailler. » Franck Provost cherche alors un nouveau patron dans un salon plus traditionnel afin d’acquérir l’expérience nécessaire et les fondamentaux du métier. Il se noue d’amitié avec un groupe de jeunes coiffeurs qui l’introduisent dans « Le Cercle des Arts et Techniques », un club où il participe à de nombreux « trainings » nocturnes destinés à accroître la technique, la rapidité et la créativité. « C’est là que mon déclic pour la coiffure a eu lieu. Je me suis découvert un esprit de compétiteur. J’aimais vraiment me mesurer aux autres. Bref, être le premier.» A 20 ans, il prend la direction de la Touraine où il n’échappe pas au service militaire. A l’armée, il est affecté aux tontes des cheveux de ses camarades. Mais imaginer un instant que le jeune homme ambitieux allait se cantonner à ce genre de tâches répétitives serait se méprendre. Très vite, il prend conscience du « pouvoir qu’offre son métier ». Il propose alors à ses supérieurs d’ouvrir un salon de coiffure pour dames au sein de l’école militaire destiné au personnel féminin de l’armée. « Le colonel était ok car je coiffais sa femme et quand on coiffe la femme du colonel, on est intouchable » se souvient-il avec humour. « C’est aussi là que j’ai compris que si l’on sait exploiter ce métier et prendre des risques alors la chance est au rendez-vous. » Retour à Paris, aux trainings et aux concours. « Je me suis vraiment pris au jeu, mais j’avoue que mon objectif était quand même de battre les autres. Dans la vie, on a envie de gagner, non ? »
A cet instant, la porte de son bureau s’ouvre brusquement. Son fils, Fabien Provost, Directeur Artistique du groupe apparaît, à la recherche de son labrador confortablement niché aux pieds de son père. Nous n’avons pas le temps de nous saluer. Franck Provost s’exclame : « Mais comment tu es coiffé ce matin! » Silence et stupeur. Personne ne bouge excepté Fabien qui ne semble absolument pas ébranlé par cette clameur déconcertante de spontanéité. Arborant une séduction joyeuse, il se présente, amusé par la remarque de son père. Il passe toutefois sa main dans sa chevelure. Tout rentre dans l’ordre. Franck Provost est attentif aux moindres détails et rien n’échappe à son œil aiguisé.
Chez les Provost, la passion pour la coiffure se révèle donc être une histoire de famille. C’est d’ailleurs avec son épouse Natacha, rencontrée lors d’un travail saisonnier, que l’aventure commence réellement. En avril 75, ils inaugurent ensemble leur premier salon à Saint Germain en Laye dans les Yvelines, aux portes de Paris. « C’est une affaire que nous avons développée tous les deux avec les moyens du bord. Ce salon que nous venions d’acquérir était en déconfiture. Nous l’avons repeint en blanc pour lui offrir un aspect plus contemporain. »
Pertinent dans tout ce qu’il entreprend, il propose un concept novateur aux habitants de Saint Germain en Laye: les journées continues et sans rendez-vous. « On s’est naturellement rendu compte que les rendez-vous cela ne rimait à rien. Quand une cliente se présente, on tache de la recevoir même s’il y a un peu d’attente.»
L’entreprise de Saint Germain en Laye semble prendre une allure pérenne et Franck Provost continue à participer aux concours. En 1976, il décroche le titre de Champion de France et un an plus tard celui de Champion du Monde de la coiffure. « Lorsque l’on gagne des récompenses de cette envergure, les grandes entreprises se manifestent. » Ainsi, l’Oréal lui propose de réaliser des shows de coiffure à travers le monde pour promouvoir ses produits. « Cela m’a permis d’affiner mon savoir-faire mais j’ai vite réalisé que la presse ne viendrait pas me voir dans un salon de banlieue parisienne. Il fallait absolument que je m’installe à Paris. » Quatre ans plus tard, Franck Provost peut s’offrir ce qui représente à ses yeux « un symbole » de réussite en s’installant à Paris, au 61 avenue Franklin Roosevelt. Le démarrage de ce vaisseau amiral de l’enseigne dans le 8ème arrondissement est pourtant rude.
Installé tard dans le métier, Franck Provost n’a ni la notoriété, ni l’argent suffisant pour s’offrir les campagnes de publicité nécessaires à son rayonnement. De plus lorsqu’il ouvre ce premier salon parisien, la concurrence est déjà bien présente dans le paysage. « Avec le recul, j’ai l’impression que cela a été presque plus difficile de passer de un à deux salons que de 600 à 2000. »
01Franck Provost et son « clan » persévèrent. Pour faire face à la concurrence, ils réfléchissent à la mise en place de publicités détournées, c’est-à-dire à moindre coup. « Un jour, une cliente qui était l’assistante du producteur Gérard Louvin me proposa lors de son brushing hebdomadaire de coiffer, contre citation, la complice de Jean-Pierre Foucault dans Sacrée Soirée. J’ai accepté même si ce n’était pas payé. »
Les années 80 font de Franck Provost le coiffeur incontournable du petit écran. Il s’offre ainsi une visibilité nationale sans débourser un sou de publicité. C’est également durant cette période qu’une vingtaine de salons Franck Provost s’est ouvert, principalement à Paris et en proche banlieue. Grâce aux concours et aux prestations audiovisuelles, Franck Provost se fait un nom. Coiffeur ambassadeur de la marque l’Oréal, il reconnait être « dopé » aux concours, à la compétition, mais cela ne lui suffit pas.
Dès 1995, il décide de partir à la conquête de l’international. Conquête, qui démarre d’abord avec des franchises. « Devenir franchisé demande beaucoup d’implication. C’est pour cela que l’accès à la franchise n’est pas donné aux non-coiffeurs. » Ce sont donc des coiffeurs qui sont sélectionnés et non des investisseurs. C’est pourquoi les « académies » de formation sont créées.
Puis dès les années 2000 vient le rachat successif de petites enseignes. Tout s’accélère grâce à la fusion avec le groupe Régis, qui avait déjà investi en Europe sur des marques concurrentes comme Jean Louis David. Cette fusion avec le leader mondial, que Franck Provost voit comme sa « plus grande réussite », permet à l’entreprise de structurer son développement en Europe puis en Asie. Lorsqu’il aborde le sujet de sa réussite à l’international, Franck Provost reste pondéré. Il estime avoir eu la chance de choisir un métier dans un secteur protégé, qui ne souffre pas de la concurrence des pays émergents sur le label Paris, ni du e-commerce et qui échappe à toute menace de délocalisation.
A l’écouter, on comprend vite qu’il ne considère rien comme acquis. La remise en question permanente fait aussi parti de son moteur. « La vie est un éternel renouveau, il y a toujours quelque chose à faire, à construire, à racheter. »
Ainsi, fidèle à son engagement pour transmettre le meilleur de la coiffure, en avril 2007 il créé le groupe Provalliance. Cette entité comporte l’intégralité des activités du groupe Franck Provost ainsi que les activités Europe de Régis. Engagement récompensé par une Légion d’Honneur reçue en 2008 qu’il arbore sobrement sur sa veste noire mythique. « Vous savez, je crois qu’il n’y a que dans le dictionnaire que le mot réussite vient avant le mot travail. » Je lui demande alors ce que cette « Réussite » évoque pour lui. Notre échange touche à sa fin. « Réussir, c’est une façon de rendre hommages à ceux qui ont cru en vous. » Brillant hommage !

Votre principal trait de caractère : Enthousiaste

Trois mots pour définir l’esprit entrepreneurial :Rigueur, Audace et Courage

Pour vous l’élégance c’est : Une allure chic qui semble naturelle…

Pour vous la vulgarité c’est : Les cheveux gras…

Ce que vous changeriez chez vous si vous le pouviez :J’aimerais mesurer 10 cm de plus !

La critique qui vous a le plus blessé :Que l’on imagine encore que la coiffure est réservée aux cancres et aux imbéciles me blesse profondément.

Si vous étiez une œuvre d’art : La Cathédrale de Rodin qui m’évoque l’intelligence de la main.

Votre film de prédilection : Edward aux mains d’Argent.

Votre parfum : Habit Rouge de Guerlain Un objet indispensable :Une paire de ciseaux et un peigne avec cela, il est possible de conquérir le monde !

Quel sens seriez-vous prêt à sacrifier : L’ouïe.

Un conseil pour être créatif : Rester constamment en éveil.

Franck Provost n’aime pas les chiffres, et pourtant…C’est le numéro 1 européen de la coiffure et le numéro 2 mondial. C’est 650 salons dans plus de 20 pays et 6000 personnes au service d’une ambition collective et près de 7 millions de clients par an.

Entrevue réalisée par: Annabelle Baudin

Photos RACHEL REBIBO

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